STOP. LA VIOLENCE EXISTE AUSSI CHEZ NOUS. IL EST TEMPS D’EN PARLER.

Violence conjugale dans la communauté juive : chiffres alarmants en France et en Israël, tabous religieux, sous-déclaration, guerre, emprise et accompagnement thérapeutique. Pourquoi briser le silence est un devoir moral et halakhique.
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Sarah Dvora Friedheim

Thérapeute de Couple, Sexothérapeute, Madri'hat Kala & Coach en Chidoukhim

LE GRAND TABOU COMMUNAUTAIRE

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Dans nos foyers comme dans nos institutions, les violences conjugales restent un sujet que l’on préfère taire. On parle volontiers de Shalom Bayit, parfois de conflits, mais rarement de violence. Pourtant, lorsque la ligne rouge est franchie, lorsque la sécurité, la dignité ou l’intégrité sont menacées, que fait-on ? Et surtout : pourquoi attend-on si longtemps pour en parler ?

A l’occasion de la Journée Internationale de lutte contre les violences faites aux femmes, ouvrons les yeux et examinons collectivement où se situe la frontière entre ce qui est acceptable… et ce qui ne l’est jamais.

Il existe des sujets que l’on préfère tenir à distance, surtout dans nos communautés attachées au Shalom Bayit, à la discrétion et à la pudeur. Les violences conjugales en font partie. On accepte parfois de parler de tensions, de conflits, de pressions… mais nommer la violence, la vraie, celle qui met en danger la dignité, la sécurité ou l’intégrité d’une femme, demeure presque impensable. Pourtant, chaque silence renforce le cycle qui brise des vies. Et aujourd’hui, il devient impossible d’ignorer une réalité qui, loin d’épargner la communauté juive, y est profondément sous-déclarée.

En France comme en Israël, les chiffres récents rappellent une urgence que l’on ne peut plus nier.

En France, 26 institutions communautaires (dont le FSJU, le Consistoire, Noa Oser le Dire, WIZO…) avaient déjà tirer la sonnette d’alarme et signé une charte d’engagement contre les violences conjugales en 2019, s’engageant à la prévention et l’accompagnement. Selon le CRIF, “une femme sur trois est victime de violences au cours de sa vie”, sans distinction communautaire. Ce dispositif souligne que la communauté juive en France n’échappe pas au fléau des violences familiales avec des estimations malheureusement équivalentes aux données nationales.

En 2025, Israël a compté 34 femmes tuées par leur conjoint ou un membre de leur famille ; une femme tous les 9 jours. Rapporté à la population française, cela représenterait plus de 200 féminicides par an, soit presque deux fois plus que le niveau actuel en France. Le mythe selon lequel “chez nous, cela arrive moins qu’ailleurs” s’effondre face aux données.

Selon les données publiées en novembre 2025 par le ministère israélien du Bien-être et des Affaires Sociales, la situation dessine un tableau à double face. D’un côté, les chiffres montrent une progression encourageante du nombre de demandes d’aide, signe que davantage de femmes osent franchir le pas et solliciter un soutien. De l’autre, le phénomène demeure largement sous-déclaré : de nombreuses plaintes sont retirées sous pression, et une part importante des situations de violence reste invisible aux institutions.

Le contexte de guerre qui perdure en Israël accentue encore cette vulnérabilité (port d’armes, stress post-traumatique, perte d’emploi…). Beaucoup de femmes craignent de quitter leur foyer, redoutent des représailles ou hésitent simplement à demander de l’aide dans une période où l’incertitude règne déjà sur l’ensemble du pays. À cela s’ajoute une surcharge significative sur les services sociaux, confrontés à une hausse des signalements tout en gérant des contraintes de personnel et d’urgence diverses.

Ces éléments montrent que la violence conjugale en Israël demeure un phénomène massif, souvent dissimulé, et que les avancées observées, bien que réelles doivent être interprétées avec prudence et vigilance.

Pourquoi ces chiffres comptent ?

Parce que derrière eux se cachent :

  • des femmes tuées par leur conjoint ou ex-conjoint,
  • des enfants traumatisés ou eux-mêmes victimes,
  • des familles détruites,
  • et une société qui peine encore à protéger ses membres les plus vulnérables.

La violence conjugale n’est jamais un fait divers : elle est un fait de société, un enjeu de santé publique et un défi moral qui appelle un engagement collectif et communautaire.

Alors, pourquoi cette invisibilité ? Le tabou s’appuie sur des ressorts bien connus : la pudeur (Tsniout), le désir de préserver l’unité familiale, la crainte du Hiloul Hachem, la peur d’affecter la « shiddukhabilité » des enfants, le réflexe d’éviter la justice profane, ou encore le refus d’exposer des problèmes internes dans les institutions publiques. À cela s’ajoutent des difficultés concrètes : centres d’accueil rarement adaptés à un mode de vie religieux, enjeu de la Parnassa, nécessité de rester près des écoles juives. Autant de facteurs qui enferment les femmes dans le silence ; un silence parfois renforcé par des discours maladroitement religieux ou instrumentalisés.

Ainsi seuls 30 % des appels aboutissent à une plainte officielle, sans compter les victimes juives orthodoxes qui se tournent d’abord vers des Rabbanim plutôt que la police ce qui contribue à une minimisation de la situation… d’après données internes du Jewish Women’s Aid (JWA – 2024), le délai moyen avant de chercher de l’aide serait de 9 à 10 ans.

Pourtant, aucune loi juive, aucune mitsva, ne justifie la peur, l’humiliation ou la violence dans un couple. Le judaïsme est fondé sur la dignité humaine (Kavod Habriot) et la préservation de la vie (Pikuach Nefesh) : lorsqu’une femme est en danger, c’est toute la halakha qui lui ordonne de se protéger.

Comprendre les violences, c’est d’abord comprendre leur mécanique. Elles ne se limitent pas aux coups mais souvent avec une dynamique d’emprise qui s’installe toujours progressivement, alternant tensions, explosions, culpabilisation et “lune de miel”, jusqu’à faire perdre à la victime la perception même du danger.

L’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) définit la violence conjugale comme « tout comportement dans une relation intime qui cause un préjudice physique, psychologique ou sexuel ».
Les violences se déclinent sous plusieurs formes :

  • Physiques : coups, gifles, strangulations, séquestration, menaces de mort.
  • Psychologiques : humiliation, dénigrement, contrôle, isolement, chantage affectif.
  • Économiques : confiscation des revenus, privation d’argent, dépendance financière.
  • Sexuelles : rapports forcés, injonction à la performance, refus de contraception, viol conjugal.
  • Spirituelles : manipulation du texte religieux pour justifier la domination ou l’obéissance.

C’est là que l’intervention thérapeutique devient essentielle.

Le sexothérapeute peut être amenée à être l’une des premières personnes à percevoir les signaux faibles : douleurs inexpliquées, vaginisme, perte du désir, anxiété relationnelle, dissociation corporelle, fatigue émotionnelle. Un premier relais de confiance.

La Haute Autorité de Santé recommande un dépistage systématique, car aucune communauté n’est à l’abri , et la nôtre encore moins qu’une autre, du fait du tabou.

L’enjeu est clair : accueillir la parole, évaluer le danger, protéger, orienter sans jamais déstabiliser les repères religieux ou culturels de la personne. La thérapie permet ensuite à la femme de retrouver un espace de sécurité, de reconstruire son lien au corps, de restaurer son désir, et de sortir de la culpabilité induite par des années d’emprise.

La thérapie de couple, elle, ne peut exister que lorsque la violence a cessé.

Dans notre tradition, rien n’est purement matériel : tout porte une dimension spirituelle. Beaucoup cherchent naturellement conseil auprès de leurs rabbins ; et c’est légitime. Il est vrai qu’il fut un temps où les Tsadikim avaient un niveau de pureté spirituel assez important pour attirer la guérison. Nous, simples êtres humains, savons que si nous avons mal aux dents, nous prions… et nous allons chez le dentiste. Si nous sommes malades, nous demandons qu’on fasse des Téhilim pour notre guérison mais nous consultons aussi un médecin. De la même façon, face à la violence, nous prions… mais nous devons aussi consulter parce que préserver la vie, le respect et la dignité fait partie intégrante du pikuach nefesh, ce principe supérieur qui place la vie humaine au-dessus de tout.

Briser le silence n’est pas un manque de pudeur : c’est un devoir moral et halakhique. Redonner la parole aux femmes victimes, c’est leur rendre existence, dignité et choix. Et c’est offrir à notre communauté la possibilité d’incarner un shalom bayit véritable : non pas la paix imposée par la peur, mais celle construite par le respect, la justice et la lumière.

Parce que le silence n’a jamais été une mitsva.

Et que parfois, parler, c’est sauver une vie.

Numéros d’urgence pour lutter contre les violences 

faites aux femmes, en France et en Israël.

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