LA CRISE DU NID VIDE

Le départ des enfants du foyer marque une transition majeure dans la vie du couple. Souvent minimisée, cette étape peut pourtant fragiliser profondément la relation conjugale, surtout lorsqu’elle coïncide avec d’autres bouleversements identitaires, émotionnels ou hormonaux. Comprendre ce qui se joue à ce moment précis permet d’éviter que cette crise silencieuse ne devienne une rupture.
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Sarah Dvora Friedheim

Thérapeute de Couple, Sexothérapeute, Madri'hat Kala & Coach en Chidoukhim

Quand le nid se vide :
une crise de couple méconnue

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Le départ des enfants du foyer familial marque une transition majeure, souvent sous-estimée, dans la vie du couple. Entre fierté, vide, bouleversements identitaires et parfois tempête hormonale, cette étape peut fragiliser la relation autant qu’elle peut l’ouvrir à un renouveau. Comprendre ce qui se joue à ce moment précis sur les plans psychique, conjugal et même physique, permet d’éviter que cette crise silencieuse ne devienne une rupture.

Sim’ha, 36 ans, vit à Paris, avec son mari Ari, qui a bien réussi dans l’immobilier, ses quatre enfants, dans un penthouse où cohabitent avec bonheur, B’H’, autant de Lego que de bénédictions. Mais au fond d’elle, une petite voix commence à hurler plus fort que les cris des enfants pour réclamer leur goûter : « Et moi, je suis où, là-dedans ? ». Elle se prend à rêver d’autre chose que de ramasser des chaussettes orphelines. Alors un soir, elle lance :

– « Ari, j’aimerais travailler ou peut-être reprendre des études ? »

Mais Ari, lui, ne perçoit que les risques, aveugle et sourd aux aspirations de son épouse :

« Sans diplôme, ni formation et avec quatre enfants… ça va être compliqué. On verra. ». Conversation close. Micro éteint.

Alors Sim’ha se tourne vers la lumière : cours de Torah, Farbrenguen de femmes… Mais là aussi, le micro raconte le succès d’autres femmes qui ont osé :

« ma troisième boutique de création de bijoux ! »            
« Une asso qui chouchoute les mamans ! »             
« Diplômée à 39 ans, ingénieure ! »

Et elle, dans le public, applaudit… et s’efface. Le sentiment d’être invisible, imparfaite, infiniment en manque d’elle-même. Parce que oui : tenir une maison avec quatre enfants, c’est déjà du C-level Management. Mais elle ressent une soif profonde d’accomplissement personnel, le besoin de créer quelque chose qui lui appartienne en dehors de la sphère des tâches domestiques. Elle rêverait qu’Ari lui dise : « Je crois en toi, tu pourrais faire tant de choses avec tes qualités » avant même qu’elle sache où elle va. Mais à la place : silences, maladresses, évitements… Malgré la distance qui s’installe entre eux, la vie continue à la surface d’une nouvelle strate de frustration. Elle a désormais l’impression que même leur sortie bimensuelle « en amoureux » devient le théâtre de discussions aussi artificielles qu’ennuyeuses. Pourtant ce rituel du « moment à deux » tant préconisé par les prêcheurs de Shalom Bayit est censé fonctionner ! « Alors pourquoi pas pour nous ? », se demande Sim’ha

Les cycles de la vie du couple et de la famille

La vie familiale n’est pas un long fleuve tranquille, mais une succession de cycles marqués par des passages, des réajustements et parfois de véritables crises. Les modèles systémiques du cycle de vie de la famille utilisés en thérapie de couple et familiale   montrent que chaque étape de développement (mise en couple, arrivée du premier enfant, entrée dans la parentalité, adolescence des enfants, départ du domicile familial, vieillissement) impose au système familial une reconfiguration de ses rôles, de ses frontières et de ses équilibres. Ces périodes de transition sont dites « critiques » parce qu’elles exigent un changement : ce qui fonctionnait au cycle précédent ne suffit plus au suivant. L’arrivée du premier enfant, par exemple, transforme profondément la relation conjugale, tandis que l’adolescence, en particulier celle de l’aîné, constitue une autre zone de turbulence majeure, moment où l’autorité parentale doit se redéfinir face à la maturation de l’enfant, et où près d’un couple sur deux se fragilise ou se sépare lorsque cette redéfinition échoue. Chaque crise, lorsqu’elle est traversée et élaborée, permet le passage vers un nouveau cycle plus ajusté ; lorsqu’elle est évitée, niée ou rigidifiée, elle devient un facteur de souffrance individuelle et conjugale.

La crise du « nid vide » : quand les enfants partent… et que le couple se retrouve

L’âge moyen auquel les jeunes quittent le domicile parental se situe autour de 23–24 ans, avec de fortes disparités selon le milieu culturel et religieux, le sexe, les parcours d’études et les conditions économiques. Derrière cette statistique se cache une transition familiale majeure : le moment où le (dernier) enfant quitte la maison, où la famille « lance » les enfants vers l’extérieur.

Cette période est couramment appelée « syndrome du nid vide ». Ce n’est pas un diagnostic médical mais une expression utile pour décrire un ensemble d’émotions et de réactions possibles lors du départ des enfants ; un concept variable selon les contextes familiaux. Beaucoup de parents sont surpris : ils ne font pas spontanément le lien entre un sentiment de malaise qui émerge « de nulle part » et le départ de l’enfant. Il peut exister une forme de déni doux : “Je vais bien, c’est juste une période”, puis la tristesse surgit plus tard, parfois au détour d’une chambre vide, d’un repas silencieux, d’un Chabbat sans agenda familial.

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Une transition normale… qui peut devenir une vraie zone de fragilité

La difficulté du nid vide tient à sa nature paradoxale. Beaucoup de parents décrivent un mélange d’émotions contradictoires : Fierté de voir son enfant s’autonomiser, se réaliser, construire sa vie, tristesse, vide, sentiment d’abandon, parfois même une impression d’inutilité, soulagement (moins de charge mentale, de logistique, de conflits) et, simultanément, culpabilité de ressentir ce soulagement.

Cette ambivalence est fréquente et, paradoxalement, peut majorer la souffrance : « Je n’ai pas le droit d’être triste puisqu’il/elle va bien », « Je devrais être heureuse qu’elle/il se marie », « On me dit que c’est normal, alors pourquoi je me sens si mal ? ». Ces ressentis sont légitimes, cohérents, et ne disent rien d’une “mauvaise parentalité”.

Pour certains, la période s’accompagne de symptômes qui ressemblent à ceux d’un épisode dépressif : troubles du sommeil, perte d’intérêt, fluctuations de l’appétit, irritabilité, ruminations, baisse de l’estime de soi, repli sur soi, perte de libido, etc. Si ces signes s’installent, s’intensifient, ou altèrent le fonctionnement quotidien, il est indiqué de consulter un thérapeute qui évaluera parallèlement la nécessité de s’appuyer sur un suivi médical.

Dans les familles nombreuses religieuses, le « nid vide » est souvent vécu de façon plus progressive, les départs s’échelonnant dans le temps et étant inscrits dans le cadre valorisant du mariage et de la construction d’un foyer, avec la perspective rassurante de retrouvailles régulières lors des Shabbat et des fêtes, que des petits-enfants naitront très bientôt, ce qui atténue la peur d’une coupure définitive. Toutefois, cette continuité n’annule pas l’ambivalence émotionnelle et le couple peut être également confronté de manière intense à la fin d’un rythme de vie centré sur la parentalité et à la nécessité de se redéfinir autrement ; et autrement que dans la grand-parentalité.

 

Choisir de se faire accompagner, c’est déjà faire un pas vers plus de conscience et d’harmonie. Et que l’on soit guidé par un thérapeute de couple ou un conseiller conjugal, l’essentiel est de trouver celui ou celle auprès de qui l’on se sent en sécurité pour continuer à construire un « nous » vivant, évolutif, flexible, et toujours en accord avec le principe d’unicité.

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